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Sabre-et-Esprit

Sabre-et-Esprit

Soldats et diplomates de l'Armée française

Le sentiment d'abandon en Algérie

Si dans la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale "les anglais se retirèrent d'une partie de leurs possessions en espérant prendre pied dans des régions désormais plus intéressantes d'un point de vue stratégique ou économique, il n'en fut pas de même pour les Français, contraints d'abandonner successivement l'Indochine, après une guerre couteuse, le Maroc et la Tunisie ensuite. L'empire s'en allait en lambeaux. (...) Perdre les colonies après tant d'épreuves et de défaites avivait encore le sentiment du déclin.

Dans l'armée, l'humiliation était encore plus vive. Après le désastre de 1940 dont la participation des troupes françaises à la dernière phase de la guerre n'avait nullement effacé le souvenir, il y avait eu coup sur coup l'Indochine, le retrait de la Tunisie et du Maroc, enfin l'affaire de Suez où un succès s'était soldé par un fiasco diplomatique : "Notre orgueil, cet épiderme du soldat, était douloureux". (Hélie de Saint-Marc)

Les militaires avaient le sentiment de se sacrifier pour rien, d'être envoyés au combat sans instructions claires par des gouvernements éphémères qui ne les soutenaient pas vraiment et se tenaient même prêts à les abandonner et les trahir à la première occasion. Ils n'ignoraient pas non plus combien à la lutte qu'ils menaient pour le salut de l'empire était mal vue non seulement à l'étranger, mais en France même où l'on avait assez entendu parler de la guerre et où l'on ne comprenait pas très bien pourquoi il fallait combattre et se sacrifier pour une poignée de profiteurs qui tiraient grassement parti des colonies ou pour les hordes de pouilleux qui les habitaient. 

Plus les militaires se sentaient abandonnés et mal aimés, plus ils prenaient à coeur leur mission, persuadés de servir autant les intérets des populations locales que ceux de la France. Ils avaient la conviction de travailler à la construction d'une société où tous, colons et autochtones vivraient en harmonie. Ces hommes de guerre avaient la tête pleine de songes où un patriotisme fervent se mêlait souvent à un catholicisme non moins profond. Il faut lire les Mémoires d'Hélie de Saint-Marc pour comprendre combien les événements de la guerre d'Indochine et leur tragique issue furent pour ces officiers patriotes imbus de leur mission plus qu'une humiliation : un crève-coeur, un "arrachement" (...) au point d'avoir eu ensuite le sentiment de "vivre en exil" loin d'un pays, le Vietnam, où pourtant il n'était pas né".

Patrice Gueniffey, Napoléon et de Gaulle

Ce qu'il avait manqué à la France en Algérie, c'était le peuplement. La Grèce l'avait fait. Rome l'avait fait. Le Royaume-Uni avait peuplé ses conquêtes. La France avait manqué la lutte démographique, mettant un point noir à sa lutte militaire, culturelle et civilisationnelle. Thiers avait déclaré en 1836 "la gloire que nous recherchons en Algérie c'est d'y faire un grand et magnifique établissement où la France appellera tous les Européens qui voudront trouver la justice à coté de la force, qui voudront y trouver dans les malheurs nationaux (...) un de ces grands et nobles asiles qu'au XVI et XVII siècle on trouvait dans le nord de l'Amérique (...) Si cet avenir que j'ai entrevu pour mon pays venait à s'y réaliser, si je voyais l'Afrique devenir berceau (...) de nos rivages" alors la mission Française serait aboutie. Paris aurait réussi là où Rome s'était imposée des siècles plus tôt... Mais à l'épée et la charrue de Bugeaud, il manqua l'avancement de la Nation tout entière : le repeuplement des anciennes terres romaines.

 

 

Dernier ouvrage : Les guerres françaises du XXI siècle (Atelier Fol'Fer, 312 pages)

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