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Sabre-et-Esprit

Sabre-et-Esprit

Soldats et diplomates de l'Armée française

Alfred de Vigny : le caractère général des armées (2)

"L'armée est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans l'Antiquité il en était autrement : tout citoyen était guerrier, et tout guerrier était citoyen; les hommes de l'Armée ne se faisaient point un autre visage que les hommes de la cité. La crainte des dieux et des lois, la fidélité à la patrie, l'austérité des moeurs, et, chose étrange ! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps plus que dans les villes, parce que c'était l'élite de la Nation qui les habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces armées intelligentes. par elles la terre de la Patrie était couverte de monuments ou sillonnée de larges routes, et le ciment romain des aqueducs était pétri, ainsi que Rome elle-même, des mains qui la défendaient. Le repos des soldats était fécond autant que celui des notres est stérile et nuisible. les citoyens n'avaient ni admiration pour leur valeur, ni mépris pour leur oisiveté, parce que le même sang circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Armée. 

Dans le Moyen-Age et au-delà, jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, l'Armée tenait à la Nation, sinon par tous ses soldats du moins par tous leurs chefs, parce que le soldat était l'homme du Noble, levé par lui sur sa terre, amené à sa suite à l'Armée, et ne relevant que de lui : or, son seigneur était propriétaire et vivait dans les entrailles mêmes de la mère patrie. Soumis à l'influence toute populaire du prêtre, il ne fit autre chose, durant le Moyen-Age, que de se dévouer corps et biens au pays; souvent en lutte contre la Couronne, et sans cesse révolté contre une hiérarchie de pouvoirs qui eut amené trop d'abaissement dans l'obéissance, et, par conséquent, d'humiliation dans la profession des armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur conscience, comme citoyens, n'était pas d'accord avec les ordres qu'ils recevaient comme hommes de guerre. Cette indépendance de l'Armée dura en France jusqu'à M. de Louvois qui, le premier, la soumit aux bureaux et la remit, pieds et poingts liés, dans la main du Pouvoir souverain. Il n'y éprouva pas peu de résistance, et les derniers défenseurs de la Liberté généreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats à l'Armée que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas passé l'année à enseigner l'éternel maniement d'armes à des automates, je vois qu'eux et les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de Turenne. Ils haissaient particulièrement l'uniforme, qui donne à tous le même aspect, et soumet les esprits à l'habit et non à l'homme. Ils se plaisaient à se vêtir de rouge les jours de combat, pour être mieux vus des leurs, et mieux visés de l'ennemi; et j'aime à rappeler, sur la foi de Mirabeau, ce vieux marquis de Coetquen, qui, plutôt que de paraitre en uniforme à la revue du Roi, se fit casser par lui à la tête de son régiment : 

- Heureusement, Sire, que les morceaux me restent, dit-il après. C'était quelque chose que de me répondre ainsi à Louis XIV. Je n'ignore pas les mille défauts de l'organisation qui expirait alors; mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la notre, de laisser plus librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France. Cette sorte d'Armée était une armure trés forte et très complète dont la Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont les pièces pouvaient se détacher d'elles-mêmes, l'une après l'autre, si le Pouvoir s'en servait contre elle. 

La destinée d'un Armée moderne est tout autre que celle-là et la centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps séparé du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant, tant il marche en arrière pour l'intelligence, et tant il lui est défendu de grandir. L'Armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre, devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-même et ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse si elle est esclave ou rein de l'Etat : ce corps cherche partout son âme et ne la trouve pas.

L'homme soldé, le Soldat, est un pauvre glorieux victime et bourreau, bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple, qui se joue de lui; c'est un martyr féroce et humble tout ensemble, que se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en désaccord. 

Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure active dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette condition inférieure et cruelle ! Que de fois j'ai comparé cette existence à celle du Gladiateur ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant : Ceux qui vont mourir te saluent."

Alfred de Vigny

 

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