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Sabre-et-Esprit

Sabre-et-Esprit

Soldats et diplomates de l'Armée française

Méditations avec Alfred de Vigny : "le roi éclairé" (1)

Alfred de Vigny nous livre dans son ouvrage "Servitude et grandeur militaire" ses rêves de soldats, qui de bonté, le guide à réfléchir sur le "comment" faire qu'une nation, telle que la nation française, perdure à travers les âges. L'ensemble se formule dans l'indispensable symbiose qui doit ressurgir entre le tenant du glaive (défenseur de l'intégrité territoriale) et le virtuose du suffrage (le citoyen acteur de sa propre patrie). La beauté formulée d'Alfred de Vigny réside dans la sobriété de sa prose qui vient traduire en douceur les maux d'un temps... D'un temps vécu, qui n'est que le renouvellement d'une expression passée, frein de l'avenir...

Son premier souvenir va à Frédéric II, "Roi éclairé" du XVIIIe siècle.

"Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les hautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa tout d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop d'enthousiasme pour cette illustre ennemi avait été un tort des officiers de son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric s'avançait grandi par l'exaltation française; que les divisions successives des tris puissances entre elles et des généraux français entre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes, mais que sa grandeur avait été surtout de se connaitre parfaitement, d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et de faire avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait ménagé.

Mon père avait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où son frère, l'aîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet de canon; il avait reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne avec une grâce et une politesse toutes françaises, et l'avait entendu parler de Voltaire, et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Je m'étends ici, presque malgré moi, parce que ce fut le premier grand homme dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature, et parce que mon admiration pour lui fut le premier symptôme de mon inutile amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions de ma vie. Ce portrait est briallant encore, dans ma mémoire, des plus vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau avancé sur un front poudré, son dos vouté à cheval, ses grands yeux, sa bouche moqueuse et sévère, sa canne d'invalide faite en béquille, rien de m'était étranger; et au sortir de ces récits, je ne vis qu'avec humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et gestes pareils; il me parut d'abord plagiaire : et qui sait si, en ce point ce grand homme ne le fut pas quelque peu ? qui saura peser ce qu'il entre du comédien dans tout homme public toujours en vue ? Frédéric II n'était-il pas le premier type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et organisateur ? C'étaient là les premières idées qui s'agitaient dans mon esprit, et j'assistais à d'autres temps racontés avec une vérité toute remplie de saines leçons. 

Les récits de famille ont cela de bon qu'ils se gravent plus fortement dans la mémoire que les narrations écrites; ils sont vivants comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir"

Alfred de Vigny

 

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